La Penobscot est la plus grande rivière de l’Etat du Maine au Nord-Est des Etats-Unis. D’une longueur d’environ 530 km, son bassin versant couvre plus de 22 000 km2. Penobscot est également le nom de la Nation amérindienne vivant dans la région depuis 10 000 ans et pour laquelle la rivière a un rôle spirituel important. En 2012, Kirk Francis, le chef de la Nation a célébré la réouverture de la rivière lors de la cérémonie tenue pour le début de la destruction du Great Works dam. Ce même jour était présent l’ensemble des partenaires du projet ainsi que Ken Salazar, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, rappelant ainsi Bruce Babbit, son prédécesseur à la fin des années 1990 et un des premiers hommes politiques à militer en faveur du démantèlement de barrages (voir Babbitt, 2002).
Un projet de longue haleine : 15 ans de collaboration
Les premières discussions sur la possibilité de « rouvrir » la Penobscot ont eu lieu en 1999. Le démantèlement du Edwards dam sur une autre grande rivière du Maine, la Kennebec, la même année a probablement joué un rôle important dans le lancement des discussions[1]. Cette opération est en effet considérée comme fondatrice du mouvement de démantèlement de barrages aux Etats-Unis.
Suite à ces discussions, un accord entre l’entreprise PPL Corporation, propriétaire des ouvrages, et le Penobscot Restoration Trust, créé pour le projet, a été signé en juin 2004. Cet accord prévoyait l’achat et le démantèlement des 2 barrages les plus en aval, l’équipement de systèmes permettant le passage des poissons sur les ouvrages qui n’en disposaient pas et l’augmentation de la capacité de production sur les autres ouvrages du système.
Le projet, qui a couté 62 millions de dollars (≈55 millions d’euros), est le fruit d’une collaboration entre des ONG environnementales (The Nature Conservancy, American Rivers, Maine Audubon, Trout Unlimited, …), la tribu des Penobscot, les services de l’Etat du Maine et de l’Etat fédéral et ses agences (NOAA, National Park Service, US Fish and Wildlife Service). La Federal Energy Regulatory Commission (FERC) a également participé au projet dans la mesure où il s’agissait d’ouvrages produisant de l’énergie et donc régulé par cette agence.
Les travaux réalisés
De juin à novembre 2012, le Great Works dam (6m de haut, 300m de large) a été le premier ouvrage démantelé, puis de juillet à novembre 2013, c’est le Veazie dam (9m de haut, 250m de large) qui a été détruit. Après 18 mois de travaux, l’ascenseur à poissons a été mis en service en juillet 2014 au niveau du Milford dam, quelques miles en amont du site du Great Works dam. La dernière étape du projet, finalisée à l’automne 2015, consistait en la construction d’une rivière de contournement pour permettre le passage du Howland dam 30 miles plus en amont.

La place du saumon dans le projet
Sur la Penobscot, si ce sont 11 espèces de poissons migrateurs qui étaient ciblées, le saumon atlantique (Salmo Salar) a occupé une place particulière dans le projet de par son importance culturelle dans la région mais également du fait de son statut d’espèce « en danger » d’après l’Endangered Species Act. La présence de l’Atlantic Salmon Federation au sein du Trust et la participation de la Commission pour le saumon atlantique de l’Etat du Maine au projet attestent également de cette importance.
Les deux clubs de pêcheurs de saumons installés directement sur les rives de la Penobscot (Veazie club et Eddington club) témoignent de l’importance culturelle, et pendant un temps économique, du saumon dans la région. Ces clubs sont les héritages de cette histoire et démontrent la volonté de ne pas l’oublier alors même que la pêche au saumon a été interdite sur la rivière pendant de nombreuses années.

1000 miles ouverts …
Ces travaux sont présentés comme permettant de « rouvrir plus de 1000 miles de rivière » et l’opération est présentée comme le « plus grand projet de restauration écologique » des Etats-Unis. Il s’agit, avec la restauration de la rivière Elwah dans l’Etat de Washington sur la côte Ouest, d’une opération de démantèlement de barrage emblématique, souvent présentée comme un modèle de conciliation entre continuité écologique et production hydroélectrique, à la fois aux Etats-Unis mais également à l’étranger.
Pourtant les 1000 miles se heurtent à la réalité : quelques miles en amont du second barrage démantelé se trouve toujours le Milford dam barrant l’ensemble de la rivière. Cet ouvrage est certes équipé d’un ascenseur à poisson, mais l’efficacité de ces derniers est discutée (voir par exemple Browns et al, 2013) et l’utilisation de l’image d’une rivière ouverte est difficilement compatible avec la présence d’un ouvrage. Le symbole des 1000 miles démontre que le projet est avant tout écologique.
La mise en avant de l’argument écologique n’a été possible que grâce à l’envergure du projet, l’importance des migrations attendues et le rappel au passé de la rivière. Il se distingue à plusieurs titres de la majorité des projets de démantèlement de barrages conduits aux Etats-Unis, d’abord de par son ampleur car les opérations concernent des ouvrages de plus petite taille. Par ailleurs, l’argument écologique, ou plus spécialement piscicole, n’est souvent pas un levier suffisant, que ce soit au niveau réglementaire ou de l’acceptabilité sociale, pour promouvoir ce type de projet. La question de la sécurité ou de la prévention des crues constitue à l’inverse un levier réglementaire fort dans certains états et elle est est le plus souvent présentée au public pour faire accepter le projet.
Aussi emblématique le projet soit-il, il ne l’est que dans la communauté s’intéressant à ces questions. Le grand public n’est la plupart du temps pas au fait de ce type d’opérations. Les gestionnaires de projets de plus petite échelle se rapprochent d’ailleurs plus facilement d’opérations de démantèlement effectuées dans la même région pour promouvoir leurs actions. Certains gestionnaires espèrent que la multiplication de ce type d’opérations de grande ampleur va permettre au grand public de se faire à l’idée du démantèlement d’ouvrage et ainsi mieux l’accepter.

Au-delà du projet écologique
L’argument écologique était le plus important pour ce projet mais les aspects culturels et récréatifs étaient également présents dans le cadre de l’opération. La présence de la Nation Penobscot et son implication dans le projet ont joué un rôle majeur. Ces derniers ont un lien sacré avec la rivière qui relève d’un aspect spirituel fort. La présence de ces tribus amérindiennes constitue souvent un levier fort pour ces projets de démantèlement[2]. La reconnexion des tribus à « leur » rivière est souvent perçue comme un acte de repentance par rapport à l’histoire entre colons et amérindiens et est supportée de manière légale par le droit de pêche accordé aux Nations lors de la signature des traités avec l’Etat fédéral.
L’aspect récréatif est lié à la pratique du canoë sur la rivière dans cet état réputé pour son caractère sauvage (près de 90% de son territoire est composé de forêts, landes, lacs ou marécages) et la forte connexion des habitants à la nature. La possibilité de descendre la Penobscot de Bangor, 3ème ville de l’Etat, jusqu’à l’océan est mise en avant. Depuis le démantèlement des 2 barrages, une régate, organisée par la Nation des Penobscot, se tient tous les ans au niveau de l’ancien Great Works dam.
La partie dénoyée derrière le Veazie dam a été l’occasion de redécouvrir tout un pan de l’histoire du Maine avec la mise à jour d’anciennes structures en bois dans le cours d’eau. Ces structures sont des reliques de l’époque où le bois était la principale industrie de l’Etat. Il provenait de la région du cours supérieur de la Penobscot et descendait la rivière en flottant. Les structures dans la rivière permettaient de guider le bois vers les scieries de la ville alimentées par la force hydraulique de la Penobscot. Le bois était ensuite envoyé par bateau dans le reste des Etats-Unis. Cette industrie a fait de Bangor une place forte du commerce mondial de bois au milieu du XIXème siècle. Cette histoire n’est pourtant pas présentée sur le site : aucun panneau d’interprétation n’aide à la lecture de ce nouveau paysage dévoilé par le démantèlement du Veazie dam.

Enfin, le retour des poissons était également présenté comme une opportunité pour l’économie locale, à travers la promotion de l’écotourisme et la pratique de la pêche[3]. Pourtant, peu d’éléments sur le terrain permettent de confirmer le développement d’une économie locale autour de la pratique de la pêche ou de l’éco-tourisme. Seul un projet de parc public le long de la rivière à la place de l’ancien bâtiment qui abritait les turbines du Veazie dam est en discussion. Le Penobscot River Restoration Trust a converti ce site en parc (place de stationnement, aire de pique-nique, aire d’embarquement) et l’a offert à la municipalité de Veazie, mais cette dernière a refusé de l’acquérir. Une pétition a été lancée pour que la municipalité accepte ce don et rende l’accès au parc public.

Informations sur la pétition accrochée à la grille barrant l’accès au parc (LD, Avril 2016)

Premiers résultats
Reste à poser la question de l’efficacité de l’opération. Les premiers résultats n’ont pas fait l’objet de publications scientifiques néanmoins certains éléments peuvent être soulignés.
L’opération a permis le retour de l’esturgeon à museau court (Acipenser brevirostrum) dont l’habitat historique a été entièrement ouvert par l’effacement des deux barrages en aval. Le nombre de gaspareaux (Alosa pseudoharengus) et d’aloses savoureuse (Alosa sapidissima) est en augmentation au niveau de l’ascenseur à poissons du Milford dam et les scientifiques attendent plus de 1 million de gaspareaux lors des prochaines années. Le nombre de saumons atlantiques reste en revanche, lui, relativement faible. Les scientifiques soulignent deux éléments explicatifs : la durée du cycle de vie de l’espèce (4 à 5 ans) ne permet pas d’observer des résultats rapides et la dégradation des conditions de vie du saumon en mer est responsable d’une diminution de la population.
Les difficultés à rétablir une population soutenable de saumon atlantique est un problème récurrent sur la côte Est des Etats-Unis. L’arrêt récent des programmes de repeuplement de la Merrimack ou de la Connecticut après pourtant des investissements de plusieurs millions de dollars pendant plusieurs années illustre cet échec. C’est ainsi que dans le sud de la Nouvelle Angleterre (Rhode Island, Connecticut), le saumon a perdu sa place de poisson iconique au profit de l’alose savoureuse, american shad. L’échec d’un retour du saumon dans la Penobscot malgré les travaux entrepris pourrait bien marquer un tournant dans les opérations de restauration sur la côte Est.
Ce billet a été réalisé suite à une mission de terrain réalisée par Ludovic DRAPIER, Laurent LESPEZ et Marie-Anne GERMAINE sur la côte Est des Etats-Unis. Organisée dans le cadre de la thèse de géographie de Ludovic DRAPIER intitulée « Le démantèlement des barrages de la Sélune dans son contexte international. Approche géographique comparée du démantèlement d’ouvrages hydrauliques sur les deux rives de l’Atlantique » et financée par l’Agence de l’Eau Seine Normandie, cette mission avait pour objectif de visiter des sites d’ouvrages démantelés dans différents états de Nouvelle-Angleterre (Vermont, New-Hampshire, Maine, Rhode-Island, Pennsylvanie, New-Jersey). Des acteurs institutionnels et associatifs impliqués dans des opérations de démantèlement Outre-Atlantique ont pu être rencontrés afin de comparer le contexte politique, financier et culturel dans lequel sont menées les opérations d’effacement d’ouvrages avec la situation française. Ces travaux s’appuient aussi sur la mise en place d’une collaboration avec des collègues du Darmouth College et de l’Université du Rhode-Island.
[1] La directrice du Trust qui a mené l’opération sur la Penobscot était également impliquée dans l’opération sur la Kennebec
[2] Une tribu était également impliqué dans le projet sur l’Elwah river
[3] http://bangordailynews.com/2012/06/11/news/bangor/crews-begin-removing-great-works-dam-3-5m-in-federal-funds-pledged/
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Germaine (8 juin 2016). La restauration de la Penobscot River sur la côte Est des Etats-Unis (Maine). La Sélune. Consulté le 9 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/tyl1
Chère carnetière, cher carnetier,
Nous avons particulièrement apprécié votre billet. Pour que la communauté puisse plus aisément le découvrir, nous avons décidé de le mettre en Une d’Hypothèses.
Bien cordialement,
L’équipe d’Hypotheses.org